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Ile Maurice : vers une mobilisation des agents d’entretien

Ce sont des travailleuses de l’ombre, et pourtant, c’est grâce à elles que les écoles pré-primaires que fréquentent vos enfants restent propres. Elles, ce sont les agents d’entretienqui s’occupent de ces établissements. Hélas leur situation est précaire. Rencontre.

Il est 15 h 30. La cour d’une école pré-primaire des Plaines-Wilhems retentit de cris et de rires d’enfants, heureux de retrouver leurs parents après une journée d’école. Pendant que certains tendent fièrement des dessins réalisés le jour même, d’autres adressent un signe de la tête à leurs copains de classe en espérant se revoir le lendemain.

Mais dans ce joyeux brouhaha, personne ne prête attention aux quelques silhouettes qui s’affairent dans les classes pour tout remettre en ordre. Munie de son balye coco, Soobrani Jugurnauth, 52 ans, s’attelle, avec un brin de fatalisme, à sa tâche. Voilà douze ans déjà qu’elle arpente chaque après-midi cette cour d’école où gambadent, lors de la récréation, une soixantaine d’enfants survoltés qui l’appellent affectueusement « Sobha ». Il lui faut balayer les classes, s’assurer que les fenêtres sont bien fermées, puis nettoyer la cour pour que les enfants puissent y jouer en sécurité.


Sollicités à tout moment de la journée

Les années passées à faire le ménage dans cet établissement scolaire lui ont laissé des séquelles : douleurs au dos et rhumatismes. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, le travail de Soobrani ne débute pas à la fermeture de l’école. En effet, les agents d’entretien sont sollicités à tout moment de la journée pour changer les enfants, nettoyer les toilettes, ou encore servir le thé aux membres du personnel. Et tout ça, pour un salaire de misère.

Car comme ses collègues, Soobrani ne perçoit que Rs 1 000 par mois. Des revenus largement insuffisants, et qui ne lui permettent pas de se faire soigner. Et il est hors de question pour elle de s’absenter, même pour un jour car, explique-t-elle, Rs 50 seront alors prélevées sur sa paye.

Soobrani, que nous avons rencontrée, nous a confié son quotidien d’agent d’entretien. Cette mère de famille, comme elle le dit elle-même, « laisse parler (sa) colère ». Un flot incontrôlé qui dépeint une existence vécue au jour le jour. Son plus grand souhait, c’est de faire en sorte que sa fille cadette, âgée de 15 ans, finisse ses études secondaires. « Apre sa, mo pou ne pli kapav fer gran kitsoz pou li », lâche-t-elle. On lit sur son visage toute la détresse d’une mère, soucieuse d’offrir un avenir à sa fille.

Sa désillusion sera grande

C’est l’état de santé fragile de son époux qui la pousse, il y a douze ans, à chercher du travail. Soobrani parvient, après quelques jours, à se faire embaucher à temps partiel comme School Atten-dant à la Nuckchaddy Government School, située à Rose-Hill. Cet emploi, explique-t-elle, qui lui rapporte à l’époque Rs 250, lui permet d’envoyer ses deux enfants à l’école. « Li ti byen dir me au moin, mo ti pe ressi trass trase », lâche Soobrani.

Cette mère de famille sera contrainte peu après de travailler à plein temps en tant qu’agent d’entretien, après que son époux a eu les deux jambes amputées. Souffrant de complications liées au diabète, il décédera quelques mois plus tard.

La voix de Soobrani se fait plus grave, cassante même. Elle reprend son souffle, réprime un sanglot et cherche ses mots. Le souvenir d’un époux, parti trop tôt, ressurgit du fond de sa mémoire, comme une blessure mal cicatrisée. « Mo finn bizin litte tou sel pou mo kapav donn mo ban zanfan manze tou le zour », lâche-t-elle d’une voix à peine audible.

Après la mort de son époux, Soobrani décide de travailler à plein temps. Elle espère ainsi subvenir aux besoins de sa petite famille. Mais grande sera sa désillusion, car elle ne touchera qu’un salaire de Rs 500. « À chaque fois que j’ai demandé une augmentation, on m’a dit d’être patiente. Mais jusqu’aujourd’hui, rien », dénonce ce bout de femme, déterminée à obtenir un salaire « digne ». Ce n’est qu’à partir de 2002 qu’elle percevra Rs 1 000 par mois. Mais là encore, cette somme, dérisoire, ne connaîtra pas de hausse.

Cette vie de galère, Jennifer Tailly, 33 ans, la côtoie tous les jours. Cette employée ne connaît que trop bien les fins de mois où « sa ti biye mil la pas finn verse ». Il lui faut alors emprunter à ses proches, en attendant de toucher son salaire. « Kan la pey tom dan vakans lekol, nou bizin atann la rentre pu nu gaign nou kas. Zot trett nou kouma esklav », s’écrie Jennifer. Sa colère de mère impuissante face à la misère des siens est légitime. « Nu kouma dir pe dimann lasarite alors ki en realite, nu zis pe dimann nou droi », lance la jeune femme, sous le regard approbateur de ses collègues.

« Rs 1 000, sa mem nou valer pou zot »

Les même mots – « honte », « mendiant », « misère » – reviennent sur toutes les lèvres. Pour la plupart des mères de famille, elles réclament des conditions de travail à « visage humain » et un salaire décent. « Personn na pa kapav kone kouma nou leker fer mal kan la fin lane nu gaign nu ti kass et nou trouv tou bann lezot travayer pe gaign enn gro saler ek lor la zot bonis. Nou nou gagn zis nu ti mil roupi. Ki oule nou fer ar sa ? », lâche une autre cleaner, avant de fondre en larmes. Elle dissimule son visage dans ses mains, comme pour cacher à la vue de tous sa honte et sa détresse.Et une autre de ses collègues, cachée dans une foule anonyme de lancer : « Rs 1 000, sa mem nou valer pou zot. »

La mobilisation se met en place

Les agents d’entretien lancent un ultimatum au ministre de l’Éducation, Dharam Gokhool. Si leur situation n’est pas régularisée d’ici le 5 septembre prochain, une manifestation sera organisée ce jour-là en face de l’IVTB, à Phœnix. C’est ce qu’a affirmé la négociatrice auprès de la Private Enterprises Employees’ Union, la syndicaliste Jane Ragoo, lors d’un point de presse jeudi. Cette dernière a, par ailleurs, expliqué que le syndicat n’écarte pas la possibilité de recourir à une grève de la faim si le besoin se fait sentir. « Il faut rendre à ces travailleurs leur dignité, et il faut pour cela que le gouvernement fasse un effort », déclare Jane Ragoo. Elles sont 117 à s’occuper, depuis plusieurs années, de l’entretien des quelque 181 écoles préscolaires de l’île. « Ces femmes gagnent un salaire de misère. Elles n’ont droit ni à une allocation de transport, ni à des congés. De plus, elles n’ont pas bénéficié de l’augmentation de salaire de l’État à la fin du mois de juillet », ajoute Jane Ragoo. Ces agents d’entretien réclament, entre autres, le statut d’employés, une fiche de paie ainsi que la révision à la hausse de leur salaire.

L’Express Dimanche, 26 août 2007

août 26, 2007 - Posté par xxx | 1) Luttes de classes, Ile Maurice | | Un commentaire

Un commentaire »

  1. [...] Voir l’article : “Vers une mobilisation des agents d’entretien“ [...]

    Ping par Ile Maurice: Des “caretakers” d’écoles préscolaires manifestent « Solidarité Ouvrière | septembre 6, 2007 | Répondre


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