De Harare à Bulawayo, l’échec de Mugabe
Le pays est économiquement exsangue. La nécessaire redistribution des terres a été malheureusement l’occasion d’un hold-up des proches du pouvoir.
La township Emganwini, dans la banlieue de Bulawayo, la deuxième ville du pays avec un million d’habitants, est plongée dans le noir. Rien d’inhabituel puisque l’électricité n’arrive pas ici. Il y a bien des poteaux, payés par les résidents, mais souvent pas de câbles. Et lorsqu’il y en a, ils ne servent à rien puisque le prix du transformateur est si élevé qu’il est introuvable au Zimbabwe ! Les habitants ne sont pourtant pas les plus pauvres du pays, à l’instar de Styx, dramaturge, et sa femme Florence, professeur. À l’intérieur de leur maison, les trois enfants se partagent un petit canapé. Seule la lumière tremblante d’une petite bougie brise l’obscurité de la pièce, brûlant à intervalles réguliers les ailes des moustiques. Dehors, ce n’est pas le silence : des aboiements, des cris de bébés, le crépitement d’un feu et puis, soudain, le floc des lourdes gouttes de pluie qui s’écrasent sur les larges feuilles des arbres.
Florence amène des assiettes remplies de sadza, une bouillie épaisse de farine de maïs accompagnée de chomulia, un légume apparenté à l’épinard. Styx et son épouse n’ont pas grand-chose, mais ils le partagent. Dignité des pauvres. « Les gens veulent du changement, explique Styx. Ils sont fatigués d’avoir ce même régime qui n’a pas changé vraiment leur vie depuis l’indépendance. Donc, quelle que soit la personne, si quelqu’un leur propose un changement, ils se jettent dans ses bras. » Il en veut pour preuve la défaite électorale d’un membre de la Zanu-PF (le parti au pouvoir), connu et estimé dans la township de Makokoba, la plus ancienne de Bulawayo, pour son engagement social et sportif auprès des jeunes et ancien combattant de la guerre d’indépendance. « Les gens ne veulent plus rester cinq ans comme ça avec rien dans les magasins, la détérioration du système éducatif, le manque de livres, de médicaments… »
Un couple de voisins, Ncube et Rose, que Styx a fait venir, confirme ses propos. « Même avec deux salaires on n’y arrive pas, souligne Ncube. On va peut-être quitter le pays, aller en Afrique du Sud ou au Botswana. On pensait qu’après les élections il y aurait quelque chose de mieux, mais les résultats ne sont même pas proclamés. » Pour Rose, « quand les salaires arrivent, on part en quête de nourriture, mais on n’en trouve pas dans les magasins. Il faut se fournir au marché noir où les prix sont très élevés ». Tous les week-ends ils partent dans le bush pour ramasser du bois, indispensable pour faire du feu puisqu’ils n’ont pas l’électricité. Ce qui n’est pas sans poser des problèmes. « Comment stocker, on n’a pas de réfrigérateur », dit Ncube avec colère. Rose soupire. « L’eau du robinet n’est même pas propre. Elle est marron car la municipalité n’a pas l’argent nécessaire pour acheter le chlore. Et lorsqu’on est malade, on va à la clinique mais il n’y a rien. On ne nous donne que du paracétamol. »
Cette crise économique que connaît le Zimbabwe depuis près de dix ans maintenant (l’inflation dépasse les 100 000 % et le taux de chômage est de 80 %) est à la base de l’affrontement politique actuel. En 1997, Morgan Tsvangirai, leader du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) qui revendique aujourd’hui la victoire à l’élection présidentielle contre le leader historique et président en exercice Robert Mugabe, était alors un dirigeant syndical particulièrement combatif, organisant des grèves et s’opposant à certaines dérives autoritaires du pouvoir. Le Zimbabwe, particuièrement affaibli économiquement après la chute des pays “socialistes”, est alors passé par les fourches caudines de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). Parallèlement, la Grande-Bretagne, ancienne puissance coloniale qui avait négocié, dix ans auparavant, les accords dits de Lancaster House marquant la fin de la Rhodésie raciste et l’avènement du Zimbabwe, créait un incident majeur en s’arrogeant un droit de regard sur la politique de redistribution des terres et refusait de verser les indemnités dues. Une redistribution qui, jusque-là, n’avait pas vraiment eu lieu, mais qui devenait un point majeur pour la Zanu-PF face à la contestation. Pour Lucia Matibenga, vice-présidente du Zimbabwe Congress of Trade Unions (ZCTU, la centrale syndicale) et ancienne membre de la Zanu-PF passée dans l’opposition depuis (elle vient d’être élue députée du MDC), c’est là qu’un hold-up a été opéré sur le parti. « C’est là que la corruption s’est installée, qu’ils se sont mis à regarder ce qu’ils pouvaient amasser et avec quelle rapidité ils pouvaient amasser cette richesse. Puis le pillage, le vol a commencé. »
C’est en 2000 que commence ce qu’on a appelé « l’invasion des fermes ». Des centaines de fermiers blancs qui possédaient encore la plupart des grandes exploitations du pays ont été expulsés de leur ferme. Certains sont de vrais nostalgiques de la Rhodésie. C’est le cas de Bob, un ancien flic reconverti dans les safaris de chasse jusqu’à il y a six mois et qui exploite maintenant un bed and breakfast à Harare. Ses propos sont polis, retenus, mais on sent dans sa façon de parler à ses employés que le mot égalité n’a guère de sens. D’autres, plus conséquents, accompagnent Tsvangirai car « il est plus capitaliste », pour reprendre le mot de Mike Carter, fermier jusqu’en 2000 et retiré à Bulawayo. « Mugabe prétendait pratiquer la réconciliation, mais quand il a eu peur politiquement, on a vu son vrai visage », dit-il sans réaliser le paradoxe de son propos. Jenny, sa femme, est plus directe : « Les gens veulent être comme en Occident. »
Robert Mugabe a effectivement réussi le tour de force de liguer une bonne partie du pays contre lui, pas toujours avec les mêmes objectifs. Alfred Zoulou, ancien combattant de la guerre d’indépendance dans la Zapu (l’autre mouvement de libération dirigé alors par N’Komo), qui lisait l’Huma lorsqu’il était en France, est particulièrement remonté. « Mugabe se prétendait maoïste mais en fait c’était d’abord du tribalisme puis du racisme. Il protège sa peau en s’appuyant sur le rejet des Rhodésiens. » Styx est plus nuancé. Sceptique sur les capacités de changement de Tsvangirai, il estime cependant que « la redistribution des terres est importante. Mais le problème est l’utilisation de ces terres pour nourrir la nation, pas pour enrichir quelques proches de Mugabe ». Magodonga, militante féministe au sein de Woza, résume la philosophie : « Il faut d’abord couper la tête du serpent avant de se débarrasser du corps. Mais ensuite il faut être sûr qu’un autre serpent ne vienne pas. »
L’Humanité, 16 avril 2008
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