19 avril 1943 : Début de l’insurrection du ghetto de Varsovie
My nie chcemy ratować życia. Żaden z nas żywy z tego nie wyjdzie. My chcemy ratować ludzką godność.
Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d’ici. Nous voulons sauver la dignité humaine. Arie Wilner (pseudo Jurek), soldat de la ŻOB (Żydowska Organizacja Bojowa, Organisation juive de Combat).
A l’aube du 19 avril 1943, quand des unités SS, appuyées par des miliciens ukrainiens et baltes, entrèrent dans le ghetto de Varsovie, elles y furent accueillies à coups de grenades et par des tirs de mitraillettes. La première insurrection de la Seconde Guerre mondiale venait d’éclater.
En avril 1941, les nazis avaient entassé 430000 Juifs dans ce ghetto. Deux ans après, il n’en restait plus que 40000 dont ils pensaient venir facilement à bout. Pourtant, des groupes de combat, mal armés, peu nombreux, allaient les tenir en échec un mois durant. 600 à 700 hommes et femmes épuisés par des années de privations avaient décidé de résister, même sans espoir de vaincre, même avec la certitude de périr au combat, plutôt que de se laisser exterminer docilement.
Pour en venir à bout, l’armée allemande, alors au faîte de sa puissance, dut user de tanks, de canons, et prendre d’assaut immeuble après immeuble. À la mi-mai, tout était fini. Du ghetto il ne restait plus que des ruines. De très rares survivants avaient réussi à fuir par les égouts, quand tout fut fini. C’est à certains d’entre eux que l’on doit le récit de l’insurrection et de sa préparation.
Dès leur victoire militaire de 1939 sur la Pologne, les autorités d’occupation allemandes avaient entrepris d’y opprimer très durement les Juifs. Représentant une fraction importante de la population dans un pays où l’État et l’Église catholique entretenaient de longue date l’antisémitisme, ils étaient pris au piège. Hormis de rares individus (fortunés ou ayant des relations), ils n’avaient nulle part où fuir.
Même avant-guerre, les puissances dites démocratiques (USA en tête) leur avaient fermé les portes, ce contre quoi les trotskystes avaient été parmi les seuls à s’élever. Trotsky, dès les années trente, avait dit, par exemple en 1938, que « même si la guerre est écartée, le prochain développement de la réaction mondiale implique avec certitude l’extermination physique des Juifs ». C’est cela qui se mettait en place en Pologne. En avril 1940, les autorités allemandes créèrent un premier ghetto à Lodz, principale ville industrielle du pays. Dans la capitale, il fallut presque toute l’année 1940 pour en constituer un autre.
Derrière ce retour à l’obscurantisme médiéval, c’est l’extermination de la population juive, voulue et planifiée par le nazisme, qui se mettait en branle. Par les massacres et en profitant du fait que les victimes, dans leur immense majorité, voulurent croire jusqu’au bout, comme l’ont rapporté les rares survivants de l’insurrection, qu’elles pourraient échapper au pire.
Car, deux ans durant, malgré les conditions de survie effroyables, malgré les déportations continues de milliers de gens et les bruits qui filtraient sur les camps, ainsi que les récits d’évadés revenus informer le ghetto de ce qui l’attendait, sa population crut en un illusoire répit en s’infligeant à elle-même les sacrifices qu’exigeaient d’elle ses bourreaux. Pour cela, les nazis purent s’appuyer sur une police juive qui assassinait ceux qui s’opposaient à elle, sur un conseil juif qui organisait les déportations et choisissait ainsi entre ceux qui allaient mourir tout de suite et ceux qui allaient mourir un peu plus tard. En à peine deux mois de 1942, les trois quarts des habitants du ghetto partirent dans des trains les menant aux camps d’extermination. Quand reprirent ces déportations de masse, début 1943, 90% des habitants du ghetto avaient déjà péri de faim, de froid, de maladie, abattus dans la rue ou, surtout, dans les camps d’extermination.
Pendant ces années-là, des militants de divers partis et organisations, surtout issus du mouvement ouvrier, socialiste ou communiste, avaient organisé une vie culturelle collective, maintenu des traditions politiques dans le ghetto, édité une presse d’agitation et de propagande, tenté de gagner des sympathies actives. Sans grand succès jusqu’alors. Mais, en ce début 1943, il ne devenait que trop évident pour les survivants que leurs jours étaient comptés. C’est alors que des organisations sionistes, sionistes de gauche, communiste et socialiste (le Bund) créèrent l’Organisation juive de combat, celle qui allait mener l’insurrection. Certes, elle n’avait aucune chance de l’emporter, et les insurgés ne l’ignoraient pas. Mais en faisant le choix de mourir les armes à la main, ils purent se sentir « enfin, libérés de la peur », comme certains d’entre eux, rescapés, l’ont écrit dans leurs Mémoires.
Aujourd’hui, soixante ans après, se déroulent des commémorations où l’on parle de la lutte de l’humanité contre la barbarie. Mais les discours officiels émanent le plus souvent de gens, d’organisations, de gouvernements qui n’ont rien à voir, de près ni de loin, avec le combat des insurgés du ghetto et ce qui les animait. Or, sans ces hommes et ces femmes, ces militants nourris des idéaux du mouvement ouvrier et du socialisme et s’appuyant sur des organisations qui s’en réclamaient, l’insurrection du ghetto de Varsovie n’aurait certainement pas été possible.
Lutte Ouvrière, 1 mai 2003
Ghetto de Varsovie : 65 ans après Marek Edelman se souvient
Dernier commandant encore en vie du soulèvement du ghetto de Varsovie contre le joug nazi, déclenché il y a 65 ans le 19 avril 1943, Marek Edelman est revenu sur cet épisode tragique de la Seconde Guerre mondiale avant les commémorations prévues aujourd’hui en Pologne.
Marek Edelman met en garde ses contemporains : « l’homme est mauvais: par nature, l’homme est une bête. » On devrait enseigner aux gens « dès l’enfance, à partir de l’école maternelle, qu’il ne faut pas haïr », explique M. Edelman, aujourd’hui âgé de 89 ans. « Il faut leur montrer que les personnes sont toutes les mêmes, que la couleur de la peau, la race, la religion n’ont pas d’importance », ajoute-t-il.
Soixante-cinq ans après l’insurrection du ghetto de Varsovie, il est toujours réticent à raconter en détail ces trois semaines où quelque 220 jeunes juifs ont combattu avec leurs modestes moyens l’armée allemande, qui avait commencé à vider l’enclave en déportant ses habitants vers les camps de la mort.
« Ce fut le premier, le plus important et le plus spectaculaire » exemple de résistance armée juive au génocide nazi, souligne Andrzej Zbikowski, directeur de l’Institut historique juif à Varsovie.
Depuis des années, M. Edelman marque l’anniversaire du soulèvement le 19 avril avec une poignée de rescapés en déposant des fleurs devant le Monument aux héros du ghetto. (…)
M. Edelman, qui travaille encore comme médecin dans un hôpital de Lodz, se souvient avec émotion de l’insurrection. « Je me souviens tous d’eux, des garçons et des filles, 220 au total », dit-il. Les nazis « voulaient détruire les habitants (du ghetto) et nous nous sommes battus pour les protéger, pour prolonger leur vie d’un, deux ou de cinq jours ».
Les insurgés avaient réussi à faire entrer des armes et des munitions avec l’aide de la résistance polonaise. Mais, il n’y en avait pas assez, souligne M. Edelman, qui précise que lui et ses compagnons n’avaient « pas assez de nourriture » non plus. « Mais nous ne mourions pas de faim. On peut vivre pendant trois semaines simplement avec de l’eau et du sucre », qu’ils trouvaient chez ceux qui avaient été déportés, explique-t-il.
Il avait 24 ans lorsqu’il a pris le commandement de l’un des trois groupes de combattants, tous âgés de 13 à 22 ans, qui ont mené l’insurrection. Sa brigade de 50 hommes utilisait des techniques de guérilla.
Le combat est toutefois par trop inégal et le soulèvement prend fin le 8 mai 1943. Les Allemands ont ensuite rasé le ghetto. Une quarantaine de combattants se sont échappés par les égouts et ont rejoint la résistance polonaise.
« Personne ne pensait survivre », raconte M. Edelman. « Nous savions que le combat était perdu d’avance, mais il a montré au monde qu’il y avait une résistance contre les nazis, qu’on pouvait les combattre. »
M. Edelman et quelques autres sont restés à Varsovie pour aider à coordonner les groupes de résistance juifs. Certains combattants du ghetto encore vivants résident en Israël et au Canada, mais M. Edelman est le dernier en Pologne. Même si le soulèvement a échoué, « cela en valait la peine », juge-t-il, « même au prix de la vie des combattants ».
Le Bien Public, 15 avril 2008
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