République démocratique du Congo : Derrière la guerre civile, les puissances impérialistes
« Le pillage des ressources minières de la République démocratique du Congo est, on le sait, l’enjeu principal des conflits qui ravagent le pays » . Cette phrase du journaliste burkinabé Mahorou Kanazoe dans le quotidien Le Pays [1] résume l’essentiel des trois guerres civiles qui, en l’espace d’une douzaine d’années, ont ravagé la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre) et, plus particulièrement les provinces situées à l’est du pays. Des conflits qui, selon une étude de l’ONG américaine International Rescue Committee [2] , auraient fait de quatre à cinq millions de morts entre 1998 et 2008 dans les trois provinces du Nord Kivu, du Sud Kivu et d’Ituri. Ce qui fait dire à Brian Wood, d’Amnesty International que « ce qui se passe aujourd’hui au Congo est l’équivalent d’un ‘ 11 septembre ’ (2001) par jour » .
Le dernier en date de ces conflits remonte au mois d’août 2008 lorsque Laurent Nkunda, leader du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) et ancien général de l’armée congolaise, a attaqué les positions de l’armée régulière au Nord Kivu avec le soutien à peine voilé des forces armées du Rwanda voisin. Officiellement, pour Nkunda et son parrain, le président rwandais Paul Kagamé, il s’agissait d’un simple acte d’auto-défense destiné à protéger les Tutsis du Congo et leurs frères du Rwanda des exactions des miliciens hutus des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), ceux-là même qui, en 1994, avaient massacré 800 000 Tutsis et Hutus modérés au Rwanda avec l’appui de l’impérialisme français. Une fois vaincus, ils s’étaient réfugiés dans l’est du Congo d’où ils continuent, depuis lors, à terroriser la population locale et à organiser des raids sur la frontière rwandaise toute proche.
Main basse sur les mines et sur le coltan
Cependant, loin de se contenter de neutraliser les milices hutues, Nkunda s’est emparé d’une grande partie du Nord Kivu et de ses ressources minières. C’est d’ailleurs ce qu’il avait déjà tenté de faire lors du précédent conflit (1998-2003) qui l’avait alors opposé au président zaïrois Laurent-Désiré Kabila. Une tactique qui, quelques années plus tôt, avait assez bien réussi à Kabila lui-même qui était parvenu, à partir d’une guérilla menée au Nord Kivu avec l’appui des Rwandais, à renverser la dictature de Mobutu et à entrer en vainqueur à Kinshasa… avant de se retourner contre ses anciens alliés.
En fait, si chacune des factions en présence affirme défendre le peuple et lutter pour la démocratie, la réalité n’a aucun lien avec ces déclarations sans lendemain mais tout à voir avec l’accaparement et le pillage des richesses minières du pays.
Cinq fois grand comme la France, la République démocratique du Congo est, du fait de ses ressources naturelles et géologiques, un des pays les plus riches d’Afrique (et sa population une des plus pauvres). On trouve dans son sous-sol des diamants, de l’or, du cobalt, de l’étain, du manganèse, du plomb, du zinc, de l’uranium, du pétrole mais aussi et surtout du coltan. Ce minerai, assez peu connu du grand public, est constitué de deux métaux distincts : le niobium et le tantale. Le premier est largement utilisé dans les superalliages et les supraconducteurs et le second dans les petits condensateurs destinés à l’électronique. Les composés du coltan entrent donc dans la réalisation des satellites, des missiles, des fusées, des avions, des véhicules et de l’équipement militaires mais sont aussi indispensables à la fabrication des téléphones mobiles et satellitaires, des ordinateurs fixes ou portables, des caméras vidéo, des consoles de jeux etc. C’est d’ailleurs pourquoi le gouvernement américain a décrété le coltan (qui à l’apparence d’une poussière grisâtre d’où son surnom d’or gris) « élément stratégique ».
Or l’Est du Congo – et notamment le Nord Kivu – renferme d’importantes quantités de ce minerai. Selon certains experts 80 % des réserves mondiales se trouveraient en Afrique, et 80 % des réserves africaines sur le territoire de la seule République démocratique du Congo. Qui tient les gisements de coltan est donc en position de force pour négocier… ou pour s’enrichir. On estime ainsi que l’armée rwandaise a empoché quelques 250 millions de dollars au cours des 18 derniers mois uniquement grâce à l’exportation illégale de coltan congolais. Une telle manne ne pouvait laisser indifférents les grandes puissances et les grands groupes industriels et financiers qu’elles représentent.
Ainsi, dans le conflit actuel, la France et la Chine (qui a passé d’importants contrats miniers avec Kinshasa) soutiennent le gouvernement central de Joseph Kabila (devenu président après l’assassinat de son père en 2002) alors que les États-Unis, la Grande Bretagne et l’Allemagne appuient le Rwanda (ce qui explique sans doute pourquoi une des revendications de Nkunda est l’annulation des contrats signés entre Kinshasa et la Chine). Et, du fait des positions divergentes, voire antagonistes, des principaux membres du Conseil de sécurité de l’Onu, les 17 000 casques bleus envoyés sur place (dont 6 000 pour le seul Nord Kivu) doivent se contenter de compter les coups en tentant de protéger, plutôt mal que bien, les populations civiles.
À l’échelle régionale, le Rwanda peut bénéficier d’appuis auprès de l’Ouganda, du Burundi et de la Tanzanie alors que Kabila est soutenu par l’Angola qui a même envoyé discrètement un contingent pour renforcer l’armée régulière congolaise en pleine débandade.
L’hypocrisie des grands groupes industriels
Mais, pendant les massacres, les exécutions massives, les viols, les déplacements de population et l’enrôlement de force d’enfants soldats dans les deux camps, les affaires continuent. Et le trafic de coltan s’est même intensifié.
La plus grande partie du coltan extraite du Nord Kivu – souvent à partir de mines artisanales où se pratique parfois le travail forcé – converge vers Kigali, la capitale du Rwanda. Là le minerai devient « rwandais » (pour contourner l’embargo officiel décrété par l’Onu sur les produits miniers provenant des zones tenues par les rebelles). Il est ensuite expédié, par des voies diverses et variées, vers l’Europe, les États-Unis et l’Asie.
Les trois principales compagnies de raffinage du coltan – les américaines AC Strack (filiale de la multinationale Bayer) et Cabot Corp. d’une part et la chinoise Nigxia NFM d’autre part –affirment toutes ne pas utiliser de minerai en provenance de République démocratique du Congo et respecter l’embargo de l’Onu. Même son de cloche chez les raffineurs de plus petite taille dont un est situé en Allemagne (EPCOS), un en Russie (Vikond) et le reste réparti entre le Japon (10), Taiwan (5), la Corée du Sud (2), la Thaïlande (1) et l’Inde (1). De même, le premier fabricant mondial de mini-condensateurs, l’américain Kennet, jure qu’aucun tantale congolais n’entre dans la composition de ses produits.
On nage ici en pleine hypocrisie. Sans le tantale congolais – qui selon les circonstances et grâce à des « certificats d’origine » bidons peut prendre les « nationalités » rwandaise, burundaise, ougandaise, voire nigériane, canadienne, brésilienne, ou australienne – l’industrie moderne pourrait difficilement répondre à la demande, tant en équipements militaires stratégiques qu’en produits électroniques de consommation courante. On l’utilise donc largement en feignant d’ignorer sa provenance réelle.
Cette hypocrisie a d’ailleurs été dénoncée à mots couverts dans le dernier rapport des experts de l’Onu (22 décembre 2008) qui recommande que les utilisateurs du coltan et d’autres produits miniers que « se renseignent comme ils le doivent sur leurs fournisseurs et ne se contentent pas d’assurances verbales concernant l’origine des produits » .
Le risque d’un conflit régional
Il est possible que la crise économique actuelle, et le ralentissement de la production qu’elle induit, amènent une chute du cours du coltan et, par là même, un ralentissement de ces trafics. Mais il est tout aussi possible qu’elle exacerbe un peu plus l’appétit et la rivalité des grands groupes industriels et miniers et que cela se traduise sur le terrain par un redoublement des violences.
Quoiqu’il en soit, au Nord Kivu et, plus largement, en RDC, la guerre civile, ouverte ou larvée, risque encore de se poursuivre pendant de nombreuses années et on ne peut exclure l’hypothèse qu’elle se transforme un jour en un conflit régional, les voisins de la RDC, soutenus par des puissances impérialistes rivales, intervenant alors ouvertement pour avoir leur part du gâteau. Bref, toutes ethnies confondues, le peuple congolais n’est pas prêt d’avoir épuisé son lot de sang et de larmes
Coltan : un trafic fort actif
Le coltan extrait du Nord Kivu entre illégalement (mais à peine clandestinement) au Rwanda voisin, Kigali, la capitale, servant de plaque tournante.
Une partie est ensuite expédiée par avion vers la Belgique et notamment Ostende et Anvers, et vers Amsterdam, aux Pays-Bas. Ces expéditions aériennes sont prises en charge par deux compagnies, la belge Brussels Airline et la néerlandaise Martinair. De son côté la compagnie aérienne ougandaise DAS Air achemine le coltan vers l’Afrique du Sud.
Il existe également une voie terrestre et maritime au départ de Kigali. C’est la compagnie française de transport Transintra (filiale du groupe Bolloré) qui achemine par la route le coltan soit vers le port de Dar-es-Salaam, en Tanzanie, soit vers celui de Mombasa au Kenya. De là, ce minerai est chargé vers la Belgique, puis vers Hambourg, dans des bateaux d’une compagnie française de navigation, la Safmarine.
D’Allemagne, un autre réseau aboutit au Kazakhstan, en Asie centrale, où le minerai est raffiné avant d’être expédié vers les pays d’Extrême Orient, notamment la Chine voisine, mais aussi, par le biais d’un courtier suisse, Finconcord, vers les grands groupes industriels européens, nord-américains et japonais [3].
Convergences Révolutionnaires, janvier-février 2009
[1] cité par Courrier International , 18-31 décembre 2008
[2] cité par Le Monde Diplomatique , décembre 2008
[3] voir sur ce point « La route commerciale du coltan congolais » de Patrick Martineau (Université de Québec à Montréal, mai 2003), « La guerre du coltan en République démocratique du Congo » de Vincent Helluy (École de guerre économique, novembre 2008) et les rapports des experts de l’Onu (notamment ceux du 11 novembre 2001 et du 22 décembre 2008).
janvier 11, 2009 - Posté par xxx | 3) Guerres, chaos et barbarie capitaliste, Congo-Kinshasa (RDC) | | Un commentaire
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